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Guillaume Musso, l’Alchimiste

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Les alchimistes ont cherché dès le XIIIe siècle la formule du Grand Œuvre. Il leur aura pourtant fallu attendre quelques 800 ans pour que les éditeurs successifs de Guillaume Musso (Anne Carrière, XO Editions, Calmann-Lévy/Hachette) réussissent chacun leur tour à transformer le plomb en or grâce à la prose de l’auteur antibois. Cette admirable prouesse tient pour l’essentiel à l’ingéniosité de leur poulain qui pourrait faire sienne la formule de Lavoisier selon laquelle « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme », et celle, tirée de la sagesse des nations, qui affirme que les meilleures confitures se font dans les vieux pots.

Après presque 20 ans de carrière, Guillaume Musso est devenu bien plus qu’un écrivain : un fleuron tricolore de l’économie circulaire, sur lequel Veolia pourrait être tenté de mettre la main quand elle aura fini de démanteler Suez. Depuis ses débuts comme romancier, Guillaume Musso aura montré un indéniable talent pour recycler ses propres livres (à commencer par le premier d’entre eux, Skidamarink, devenu soi-disant « introuvable » comme si ce premier roman, honorable certes mais néanmoins bourré de maladresse, avait été l’équivalent du tome 2 des Âmes mortes ou des fragments perdus du Satiricon), mais aussi ceux de ses confrères en littérature.

Intertextualité

Avec le sans-gêne d’un sweat shop chinois, l’écrivain star de la maison Calmann-Lévy a multiplié au vu et au su de tous les emprunts aux idées dénichées par ses inspirateurs. De son grand devancier, Marc Lévy, Guillaume Musso n’a pas seulement détourné les titres (quasiment les mêmes à peu de chose près), mais aussi les personnages, les lieux, les thèmes, les histoires et aussi certaines tournures de phrase avec un sens débridé de l’intertextualité. « Il faudrait la force conceptuelle d’un universitaire aguerri pour distinguer les deux univers » raillait le Nouvel Obs en 2012. Des « similitudes » qui, lorsqu’on les lui signale, mettent le principal intéressé « mal à l’aise ». L’auteur à succès qui « nie avoir pris son inspiration chez son rival » précise, pour sa défense, « n’avoir lu qu’un seul livre » de lui. Le paradoxe du singe savant, qui affirme que la probabilité qu’un chimpanzé puisse taper au hasard et avec certitude le Hamlet de Shakespeare sur une machine à écrire est infinitésimale mais non nulle, ne dit pas autre chose.

Mais Lévy n’est pas le seul à avoir fait l’objet des attentions très spéciales de la part de son épigone. Plutôt que de se réinventer, l’écrivain antibois se montre plutôt sensible aux valeurs ascendantes dans le classement des meilleures ventes des libraires avec l’attention d’un trader guettant les fluctuations des cours des matières premières sur les marchés asiatiques. Le phénomène Joël Dicker, ce jeune écrivain suisse au talent fou révélé à l’âge de 32 ans par son second roman, La Vérité sur l’affaire Harry Québert (Fallois-L’Âge d’Homme), n’a pas échappé à son radar. Sa fascination pour le jeune prodige transparaît dans son dernier livre, destiné à occuper une place spéciale dans son œuvre. Le Musso cuvée 2019, La Vie secrète des écrivains, devait en effet propulser l’auteur de romans populaires au rang de grand romancier par la grâce du name dropping d’écrivains illustres. Et pourquoi pas lui ouvrir la voie royale vers une édition en Pléiade de son vivant (jurisprudence d’Ormesson oblige) ? « C’est le syndrome du yaourt avec de « vrais morceaux de fruits » dedans, se gaussait un critique du « Masque & la Plume » selon qui (et c’est son droit de le penser), l’art de la citation compulsive ne suffit pas à faire un bon livre. Qu’à cela ne tienne, l’aède de la Côte d’Azur a plus d’un tour dans son sac, et relève le goût de son dernier livre façon « Panier de Yoplait » avec les idées du prodige de Genève.

Bosse du commerce

La manip’, elle, n’a pas échappé à Frédéric Beigbeder, qui fait mine de s’en étonner dans les colonnes du Figaro . « Dans les dernières années, la quête d’un romancier célèbre et caché est la trame […] d’un autre romancier populaire […]. C’est exactement cette idée que copie Guillaume Musso : son Nathan Fawles est soupçonné du meurtre d’une jeune femme retrouvée sur une plage ; Harry Québert était lui aussi accusé du meurtre d’une jeune fille », note l’auteur d’Un roman français dans une chronique intitulée « Musso recopie Dicker ». Beigbeder, fait notable, semble avoir dépassé la centième page du livre, à la différence de Michel Crépu, malgré l’ennui éprouvé en  « [relisant] une histoire déjà connue ». « Comment expliquer le succès d’un livre sans la moindre nouveauté, à part la taille des marges, qui a augmenté avec la pagination ? », s’interroge-t-il encore.

Faire payer plus en échange de toujours moins dénote chez Musso d’une bosse du commerce particulièrement développée. Celle-ci n’est pas la moindre des qualités de l’auteur qui, en 2019, avait assuré largement la diffusion de ses propres romans pour mettre un exemplaire de son livre dans toutes les poches et sur toutes les tables de chevet de l’Hexagone. En embrigadant pour ce faire quelques marchands de livre rétifs qui se sont vus facturer contre leur gré quelques exemplaires de la prose du grand écrivain par la maison Hachette. Dernière facétie en date : le timing de sortie de ses deux romans de 2020, le même jour que les nouveautés de ceux de ses rivaux (Dicker en mai, Lévy en septembre), pour mieux s’inviter dans le panier d’achat de leurs lecteurs.

L’alchimiste des lettres françaises aura cette année encore donné la mesure de ses talents très personnels. Des coups d’édition et de librairie assénés à tour de bras, qui ne lui auront pas permis de se maintenir à la cime des classements, se laissant largement dominer par un Dicker en pleine ascension, ni de se faire reconnaître comme un écrivain original, capable de sortir de son statut d’éternel suiveur.

 

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